Traduction de © 1999 Bernard SUZANNE
[Socrate] Le bien mis en avant, dis-je, et par lequel l'oligarchie
s'était établie, c'était bien l'excès de richesse, n'est-ce pas ?
[Adimante]Oui.
[Socrate] Et c'est ce même désir insatiable de la richesse et
l'indifférence à l'égard de tout le reste induite par le souci de gagner de
l'argent qui l'ont conduite à sa perte.
Adimante] C'est vrai !
[Socrate] Eh bien, ce que la démocratie définit comme bien,
n'est-ce pas un désir insatiable à son égard qui la détruit ?
Adimante] Mais dis-moi ce qu'elle définit ainsi.
[Socrate] La liberté!. Ne serait-ce donc pas d'elle
dont, dans une cité démocratique tu entends dire qu'elle a la part la plus belle
et que, pour cette raison, ce n'est que dans une telle cité qu'il convient
qu'habite quiconque est par nature libre ?
Adimante] On entend en effet, ce mot répété à tous bouts
de champs.
[Socrate] Eh bien, comme j'allais le dire à l'instant, ce
désir insatiable d'elle et l'indifférence à l'égard de tout le reste, c'est
cela qui fait changer ce régime et le prépare à avoir besoin de la tyrannie.
Adimante] Comment ?
[Socrate] Quand, me semble-t-il, une cité démocratique assoiffée
de liberté a le malheur d'être dirigée par de mauvais échansons, et
qu'elle s'enivre plus que de mesure d'elle à l'état pur, alors, si ses
dirigeants refusent de filer doux et de lui laisser une totale liberté, elle
châtie ceux qu'elle tient pour responsables, comme des meurtriers et des
tenants de l'oligarchie.
Adimante] Ils agissent en effet ainsi.
[Socrate] Et ceux, qui obéissent aux dirigeants, elle
les couvre de boue, les accusant de se livrer eux-même à l'esclavage et d'être des
moins que rien, alors que les dirigeants qui se laissent diriger et les dirigés
qui dirigent, aussi bien dans les affaires privées que publiques, elle les loue
et les honore. N'est il pas alors inévitable que dans une telle cité la soif de
liberté vienne à tous ?
Adimante] Comment en serait-il autrement ?
[Socrate] Et qu'elle s'insinue, mon très cher, jusqu'au
plus profond des maisons et qu'en fin de compte il n'y ait jusqu'aux animaux en
qui l'anarchie se développe ?
Adimante] Que veux-tu dire ?.
[Socrate] Que, le père
s'habitue à devoir traiter son fils d'égal à égal et à craindre ses enfants, le
fils s'égale à son père, n'a plus honte de rien et ne craint plus ses parents,
parce qu'il veut être libre ; le métèque s'égale au citoyen et le citoyen
au métèque, et la même chose pour l'étranger.
Adimante]C'est bien ce qui se
passe.
[Socrate] À tout cela, s'ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel
cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n'ont cure de leurs
professeurs, pas plus que de tous ceux qui s'occupent d'eux ; et, pour
tout dire, les jeunes imitent les anciens et s'opposent violemment à eux en
paroles et en actes, tandis que les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes,
se gavent de bouffoneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas
paraître désagréables et despotiques.
Adimante] C'est tout à fait ça !
[Socrate] Mais en fait, le comble, mon très cher, de
l'excès de liberté, tel qu'il apparaît dans une telle cité, c'est quand ceux et
celles qui ont été achetés ne sont en rien moins libres que ceux qui les ont
achetés. Et dans les relations des hommes avec les femmes et des femmes avec
les hommes, le point où en arrivent l'égalité des droits et la liberté, nous
étions près de n'en quasiment rien dire !
Adimante] Pourquoi pas, pour citer Eschyle, « dire
ce qui nous est venu à la bouche à l'instant » ?
[Socrate] Bien sûr ! . Et c'est ainsi que je parle.
À quel point les animaux qui sont au service de l'homme sont beaucoup plus
libres dans une telle cité qu'ailleurs, c'est incroyable pour qui n'en a pas eu
l'expérience. Car sans mentir, les chiennes, comme dit le proverbe, deviennent
en tous points semblables à leur maîtresses, et les chevaux et les ânes,
habitués à aller en tout librement et fièrement, heurtent à tout instant dans
la rue les passants qui ne s'écartent pas ; et tout devient ainsi gavé de
liberté.
Adimante] C'est, mon propre rêve que tu me racontes
là ! Car je subis bien souvent de telles mésaventures quand je vais à la
campagne.
[Socrate] Et le résultat, de tous ces abus accumulés, tu
le conçois, c'est qu'ils rendent l'âme des citoyens si délicate qu'à l'approche
de la moindre apparence de servitude, ils s'irritent et ne peuvent le
supporter. Et tu sais bien qu'au bout du compte, ils n'ont plus cure des lois
écrites ou non écrites afin de n'avoir jamais nulle part à supporter de maître.
Adimante] O combien, je le sais !
[Socrate] Eh bien, mon très cher, tel est le beau et
vigoureux commencement duquel naît la tyrannie, ce me semble.
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République, VIII, 562b-563e |